Je pense à mes parents. Je les imagine libres et heureux, dévalant les petites routes d’Ibiza, serrés l’un contre l’autre. Mon père conduit avec adresse et rapidité, évitant les creux et les bosses. Ma mère a les sourcils froncés et le sourire aux lèvres. A la recherche du plus bel endroit ils s’amusent.
Je fais des efforts, beaucoup d’efforts. Je lutte, je cherche, je me débat. Je compose. Contrairement à la majorité des gens je préfère les temps couverts, gris et maussades.
A 18h30 je mange une pomme avec un morceau de pain et de fromage. A 19h15 j’appelle Stéphanie, ça ne répond pas. Je me mets dans mon lit, j’écoute France Culture. A 23h09 je me lève, fume une cigarette et bois un grand verre de Coca Cola.
A la fondation Louis Vuitton j’écoute Lou Doillon lire les poèmes à Lou d’Apollinaire. Fatiguée par ma journée de travail, je ferme les yeux et me laisse glisser le long du mur. Je me surprends à penser que l’amour est à nouveau possible, joyeux, enivrant, romantique, fou, sincère. Il peut aussi être une source d’inspiration au service d’une nécessité narcissique. Ensuite nous allons au Flore boire du vin.
Ah ce que j’aime parler avec Philippe. Il m’apporte cette sensation vivifiante qu’en sa compagnie je deviens plus intelligente.
Chacune des mes phrases rebondissent sur les siennes poussant encore un peu plus loin ma pensée. C’est si exaltant.
Aussi ce soir je n’hésite à m’inviter chez lui à diner alors que je passe par hasard sous ses fenêtres.
Philippe a aussi cette capacité à décrypter avec pertinence mes comportements, au milieu d’un dîné, il peut en une phrase me mettre totalement à nu avec assez de délicatesse pour que je sois la seule à m’en rendre compte.
Le temps de l’absence a assez duré. Il faut s’y remettre. Bien que le plaisir de l’existence brute ait pris toute la place, il faut faire l’effort du regard et de la distanciation. Il faut s’y remettre.
Je traverse le jardin du Luxembourg. Je continue vers Port Royal. J’arrive dans l’immense gymnase. Je cherche ma fille. Je ne la vois pas. Est-ce qu’en une semaine, elle aurait changer au point de ne plus la reconnaître. Elle est au milieu des autres assise. Je lui fais un petit signe de la main. Elle sourit discrètement, reste attentive. Je m’assois, je l’attend. C’est la fin. Je l’accompagne dans le vestiaire. Elle s’habille. Elle a préparé ses affaires. Dans la rue elle me donne la main et me raconte. Je l’écoute un moment puis l’interrompt. Elle acquiesce et change de sujet.